Une femme en guerre contre la douleur
Une femme en guerre contre la douleur
Élise Boghossian, acupunctrice en zone de guerre.
Après des études en neurosciences, Élise se forme à l'acupuncture et au traitement de la douleur au Vietnam et en Chine. En 2014, elle crée l'association Elisecare qui apporte une aide médicale et psychologique aux civils en zone de guerre. Elle vient ainsi en aide aux migrants, d’abord dans un bus médicalisé qui circule dans les différents camps du Nord-Pas-de-Calais. Avec l'acupuncture, "on arrive facilement à soulager la douleur articulaire" qui naît à cause du froid et des chocs traumatiques. Puis, sera mis en place le "bus des femmes" parti en Irak le 12 juin 2015 et pour ce faire, elle quitte une fois par mois son cabinet parisien pour le Kurdistan irakien, l’Arménie ou l’Ukraine où elle soigne des réfugiés sur place. Depuis, ce sont 100.000 personnes qui sont soignées dans 6 pays.
-R.M. - Pourquoi quitter votre zone de confort, Paris et votre patientèle, pour aller au-devant de peuples en souffrance, quelle était votre motivation ?
E.B. J’appelle ça "L'appel intérieur", cette envie de s'engager qui vous gagne et vous envahit et qu'il faut écouter. Là où certains y voient de la folie, pour moi, c’est l’inspiration, une évidence, mon chemin. J’ai préparé mon premier voyage et limité les prises de risques le plus possible. Plutôt que de la préparation, je dirai que c’était de l’inspiration car, au-delà de ma cellule familiale que j’avais construite, de mon cabinet et de mon travail de recherche à l’hôpital, après, il m’a manqué quelque chose !
-R.M. Vous aviez l’embarras du choix pour apporter votre aide, Irak, Ukraine ou Arménie parmi tant d’autres. Quelle a été votre première destination ?
E.B. Pour commencer, je me suis tournée vers le Moyen-Orient, après plus particulièrement vers les minorités, et ensuite, après des études de terrain, l’Irak, la Syrie et la Jordanie, je suis restée dans cette zone d’influence, pas là où il y avait des catastrophes naturelles ou des réfugiés climatiques, mais dans les zones de guerre et lorsque j’ai rencontré des minorités comme les Chrétiens d’Orient, j’avais trouvé ma place.
-R.M. Si, hier, vous partiez seule, aujourd’hui vous avez mis en place une vraie chaîne de soins avec des spécialistes dans de nombreuses disciplines.
E.B. La première fois, je suis partie seule et très vite vous éprouvez de la frustration de vouloir construire quelque chose de plus pérenne, notamment la transmission parce que le but, c’était de former sur place des personnes capables, une action humanitaire ne doit pas se transformer en assistanat et c’est frustrant parce qu’au moment où vous commencez à mettre sur place un réseau, il vous faut rentrer à la maison ! Le travail en équipe sur le terrain est essentiel. J’ai commencé par rejoindre des militaires sur place mais, très rapidement, j’ai constitué moi-même une équipe de volontaires et ensuite, je me suis attelée à récolter des dons.
-RM. Vous vous êtes servie de votre savoir-faire pour soigner la douleur au moyen de l’acupuncture. Vous a-t-on regardé soigner avec étonnement ?
En Syrie et en Jordanie, j’ai pu travailler tout de suite, avec une foule de personnes qui me regardait faire. Mon premier patient a été un homme amputé qui souffrait terriblement et criait de douleur. J’ai commencé à le piquer avec mes aiguilles, ses douleurs ont diminué et il a fini par s’endormir J’ai réussi ainsi à convaincre ceux qui doutaient de mes capacités. J’ai décidé alors de me concentrer sur la douleur des amputés et des brûlés, très nombreux pendant la guerre, sur un site où des malades attendaient des prothèses. Donc je les recevais avec deux ou trois séances par jour pour éradiquer la douleur car je savais bien que je ne pourrais assurer un suivi. Et la morphine manquait la plupart du temps, un médicament interdit aux enfants.
-R. M. – Avec les femmes, étiez-vous confrontée aux mêmes souffrances ?
E. B. Les femmes la plupart du temps souffrent dans leur chair aussi bien que dans leur tête. Chez les Yézidis, le risque est souvent d’être séparés de leurs enfants nés de violences sexuelles, or l’on sait que le viol est souvent utilisé comme une arme de guerre. Chez eux, l’avortement est interdit même pour celles qui ont été les victimes des combattants de Daech. Les crimes d’honneur existent et ces femmes vivent seules loin de leur communauté et de leur famille. Il faut donc, en plus de l’aide à apporter à ces femmes, pratiquer des séances de psychologie mais c’est difficile là-bas car il faut que les psychologues soient des femmes pour essayer de recréer des liens au sein même des familles.
-R.M. À côté des blessures physiques, vous constatez des traumatismes et un état mental souvent dégradé chez ces femmes et leurs enfants. Quels sont ces troubles ?
E.B. La santé mentale, on en parlait peu à l’époque, maintenant elle fait partie d’un programme spécifique auprès des Nations Unies. Quand j’ai découvert l’horreur que cela représentait dans le cœur d’une femme qui n’a plus de toit, qui a perdu son mari ou son enfant, qui n’a pas de perspective de retour, si elles sont saines et sauves, elles portent en elles le syndrome des survivants. Le stress post-traumatique est un mal silencieux qui vous détruit une seconde fois. Les enfants, qui n’ont pas de filtre, n’intègrent pas la douleur ou la violence qu’ils subissent dans leur chair. Cette violence a des manifestations réelles comme un arrêt du développement, un appauvrissement du langage, les enfants ne savent plus apprendre et donc décrochent de l’école. Vous avez une génération qui est détruite.
-R.M. – Si les femmes souffrent, les mères souffrent-elles encore plus ?
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E. B. Les mères, qui ont dû abandonner deux enfants pour en sauver deux autres plus petits, sont incapables de s’occuper des deux vivants parce qu’elles ont tout le temps l’image des fantômes de ceux qu’elles ont laissés derrière elles. Elles deviennent violentes et insensibles. J’ai voulu embaucher un psychologue mais en Irak, il n’y avait que deux psychiatres dans tout le pays qui travaillaient pour les fous. Donc je suis allée voir le ministre de la Santé pour former des éducateurs spécialisés, trente psychologues ont ainsi été formés, une manière de poursuivre ensuite le travail sur place. On ne soigne pas en trois semaines un jeune garçon-soldat ou une petite fille enrôlée dans les réseaux de prostitution, ni une mère qui a assisté à l’exécution de ses enfants. Ça fait partie de notre mission, mais il y a tellement à faire !
-R.M. - Avec l’association Elisecare que vous avez mise sur pied ou plutôt sur roues, vous avez maintenant un camion, véritable clinique ambulante, qui vous permet de vous déplacer sur un territoire et de dispenser des soins gratuitement.
E.B. Oui, ce camion était une nécessité parce qu’avec la météo variable, la vie dans les camps, les tempêtes de sable, je ne pouvais plus tout faire à pied. J’ai trouvé des vieux camions à revendre chez Danone, des sociétés qui les aménagent en ambulances, avec comme problème leur financement. Mais très vite, mes patients sont devenus mes donateurs. J’ai enchaîné avec des articles dans la presse, des interviews pour la télévision et les premiers dons m’ont permis d’acheter ce camion. Mais quand toutes ces pistes ne figurent pas dans votre carnet d’adresses, il faut vraiment se remuer et j’ai eu la chance de ne trouver autour de moi que des gens bienveillants dont l’ambassade de France. En fait, j’ai construit en avançant.
-R.M.- Les plus touchés dans ces conflits sont les femmes et les enfants à l’arrière qui voient leur vie bouleversée par la guerre, Comment les avez-vous rencontrés ?
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E.B. J’ai eu accès à un camp de réfugiés. On proposait des soins et ça été l’effet boule de neige, en deux jours, on a vite été submergé. Ce qui m’a poussée, en rentrant, à m’investir encore plus dans la levée de fonds, pour que ce camion ait un chauffeur, qu’il puisse rouler tous les jours, qu’on ait un pharmacien pour les médicaments, une personne pour faire le ménage car dans les camps, entre la boue et le sable, il faut être dans les clous avec l’hygiène.
-R.M. La veille de votre départ, vous emmenez dans votre valise un peu d’espoir, beaucoup d’énergie et une peur sourde due au danger toujours proche. Quand vous repartez, êtes-vous heureuse du travail accompli même si vous ne savez jamais si vous retrouverez des visages connus au prochain voyage ?
E.B. Comme disait mon professeur en Chine « Le plus dur, c’est la première fois ». Après, on est toujours enclin à vouloir s’adapter pour être le plus efficace partout. Parfois, ce n’est pas trop mal, parfois je fais des erreurs, parce qu’on fait partie d’une machine qui nous dépasse, celui de la guerre et de la destruction d’une société. Il y a en plus le risque quand on fait de l’humanitaire d’être instrumentalisé car ce sont aussi des pays corrompus où l’être humain ne compte pas et où la voix des faibles et des pauvres ne sont pas entendues. En faisant du mieux qu’on peut, on essaie de réveiller l’humanité qui est en chacun de nous, même si l’état du monde nous préoccupe avec toutes ces informations qui nous viennent de partout, à force, nous sommes désensibilisés. À nous de faire attention à la façon dont on raconte l’histoire, dont on témoigne, cela peut paraître décourageant parce qu’on n’en voit jamais le bout mais j’essaie de faire ma part et ça me va comme ça !
Interview: Vicky Sommet, journaliste pour Realist Magazine.
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